Éditorial

Le groupe APA de Toulouse a décidé en 2019 de reprendre certaines thématiques abordées depuis 2003, année de sa création, dans l’idée de transmission aux nouveaux membres du groupe, de prendre du recul sur nos réflexions, de les actualiser, les enrichir. Progressivement, s’est dessiné le projet d’éditer des carnets, sous forme papier et numérique, sur chacun des thèmes retenus afin de garder une trace. Après un remue-méninges, nous avons choisi pour titre LA PAGE - Groupe APA de Toulouse. Au fil de son inspiration, de ses envies, de ses centres d’intérêt, chacun.e propose un article, un récit… donc chaque carnet est différent.

Image et autobiographie a retenu l’intérêt du groupe. Ce thème extrêmement vaste se retrouve dans le cinéma, la peinture, la photographie, la bande dessinée, la littérature sans oublier les blogs et les journaux personnels en ligne. Les articles font référence à ces différents domaines. Une présentation du colloque international Territoires autobiographiques, récits-en-images de soi montre que l’image entretient des relations privilégiées avec l’écriture de soi.

Une importante filmo-biblio-graphie non exhaustive mais documentée reprend la présentation de nombreuses œuvres dans les domaines du cinéma, de la photographie, de la littérature, de la bande dessinée, d’essais. Elle signale des revues et des sites.

Roseline Combroux


LA PAGE : Image et autobiographie par le groupe MPAPA
(Midi-Pyrénées Association Pour l’Autobiographie)
sous la direction de Roseline Combroux
ISBN : 979-10-92936-02-5
Dépôt légal : juin 2021
Édité et imprimé par l’Atelier Élan des Mots → http://wikifiction.fr
© Atelier Élan des Mots, juin 2021
Image de couverture :
Birthday (1942) par Dorothea Tanning → https ://www.dorotheatanning.org/





Territoires autobiographiques
Récits-en-images de soi

Du 17 au 19 novembre 2016 s’est tenu à Toulouse — Université-Jean-Jaurès et Médiathèque José Cabanis — un colloque international  : Territoires autobiographiques  : récits-en-images de soi. Les presses universitaires du Midi (PUM), service éditorial de l’Université Toulouse-Jean-Jaurès, ont repris ce thème dans le numéro 78 / 2018 de la revue Littératures librement accessible en ligne  : → https ://journals.openedition.org/litteratures/1792
On peut également l’acheter dans sa version papier  :
→ http://pum.univ-tlse2.fr/~no-78-Territoires~.html
La revue en ligne Textimage a par ailleurs publié les actes du colloque en 2019, également librement accessibles en ligne  :
→ https ://www.revue-textimage.com/conferencier/sommaire/09_sommaire.html
Roseline Combroux nous livre ici son carnet de notes, Claude Campa ses réflexions sur l’album photos de Virginia Woolf qu’elle a feuilleté.

Carnet de notes

J’ai écrit ce texte peu de temps après avoir assisté en partie au colloque. En effet, je n’ai pas pu être présente à toutes les conférences ; donc, le texte ci-dessous ne fait référence qu’aux communications que j’ai entendues. Il ne se veut pas un compte rendu exhaustif, il n’est qu’une trace écrite à partir de mes notes.

Interroger les conditions, les enjeux et les modalités de l’autobiographie en images dans une société placée tout entière sous l’empire de la visibilité, tel était l’objet de ces trois journées. « L’image — qu’elle soit peinte, graphique, photographique, filmique — entretient des relations aujourd’hui privilégiées avec l’écriture de soi » annoncent les organisateurs. Les journées ont été construites à partir de ce constat sans oublier les blogs et journaux personnels en ligne.

Première journée
Phautobiographies et
autres objets intermédiaux

« Le texte ne commente pas les images. Les images n’illustrent pas le texte » écrit Roland Barthes. Cette phrase introductive de L’empire des signes s’applique parfaitement à l’usage de la photo dans l’œuvre littéraire d’Annie Ernaux, dans celle de Virginia Woolf (les photos révélant la part d’incommunicable), tout comme dans l’œuvre photographique de Francesca Woodman, « il faut se photographier pour vivre » dit-elle. Ses photos souvent floues fixent un effacement de soi, elle a vingt-trois ans quand elle se jette par la fenêtre de son appartement.

Roman Opalka compare son travail à une promenade en dessinant ses nombres ; au moment du travail en cours, il prend une photo de lui, toujours avec la même chemise pour que le passage du temps ne soit visible que par son corps.

Ont aussi été traités  :



Cette journée est clôturée par le vernissage de l’exposition : Récits-en-images de soi, une production des élèves de la CPGE « Design » du Lycée Rive Gauche Toulouse, installée dans l’immense hall lumineux de la Maison de la Recherche. Leurs œuvres (photos, dessins, collages, vidéos, sculptures) occupent tout l’espace du sol jusque sur les murs atteignant le deuxième étage de l’immeuble.

Deuxième journée
Cinéma autobiographique
Écriture autobiographique et cinéma d’animation

Pier Paolo Pasolini construit sa vie rêvée à travers ses images, l’art du cadrage, du montage.

Pier Paolo Pasolini (en costume de ville)
et Enrique Irazoqui,
dans un moment de pause, devant le
paysage poignant des Sassi.
En arrière-plan à droite assis,
Maurizio Lucidi, assistant réalisateur
Wikimedia Commons :
Pasolini - foto di Domenico Notarangelo.jpg

Les films du tandem cinématographique Rossellini-Bergman peuvent se lire comme une autobiographie du couple en s’appréhendant comme figures esthétiques.

Une distinction est apportée entre l’autobiopic, dans lequel le réalisateur joue son propre rôle mais n’agit pas sur la mise en scène, et le film autobiographique fictionnel, ou art du double je(u), où le réalisateur, garant de la mise en scène, joue ou non son propre rôle  ; il peut être à la fois auteur, personnage, narrateur (exemple : Les garçons et Guillaume à table de Guillaume Gallienne).

Avec la recherche des lieux perdus il a été question de l’autodocumentaire, des films qui portent sur soi et sa famille, par exemple : Porto de mon enfance de Manoel de Oliveira (2001), J’ai quitté l’Aquitaine de Laurent Roth (2005).

L’amant de Marguerite Duras (éditions de Minuit, 1984) apparaît comme un texte qui met directement à disposition un scénario grâce à ses expressions « je vois… regardez-moi… ».

Des films d’animation expérimentaux à dimension mémorielle sont également présentés comme instance de remédiation d’un passé fragmenté.

Une table ronde, à laquelle participe Philippe Lejeune, clôture cette journée. Elle s’intitule Un nouveau pacte pour l’autobiographie ?

Sa définition du pacte autobiographique ayant été fréquemment reprise au cours de ces deux jours, Philippe Lejeune commence par une anecdote personnelle, à huit ans, il s’interroge : « A-t-on le droit de conduire sans permis de conduire dans son propre jardin ? ». Puis viennent les questions d’aujourd’hui :

« La présence du corps nécessite une formulation nouvelle de ce qu’est l’autobiographie » conclut-il en rappelant que « l’autobiographie c’est quelqu’un qui dit qu’il dit la vérité sur sa vie ».



Troisième journée
Bande dessinée autobiographique

Trois interventions permettent d’engager une réflexion sur la question de l’intégration de l’image dans le récit, l’engagement émotionnel de l’auteur, le rapport à l’histoire par l’empathie, la prise en compte de l’influence du lieu : l’une à partir de Maus d’Art Spiegelman ; une autre à partir du roman graphique espagnol contemporain (représentations intimes de soi fragmentées et fantasmées) ; la dernière présente le travail de Zeina Abirached : une enfance hybride : Je me souviens - Beyrouth (éd. Cambourakis, 2008).

Maus. L’intégrale. Flammarion, 2019.

Le colloque s’achève avec Zeina Abirached et Edmond Baudoin, moment de pure jubilation en compagnie de ces deux personnes heureuses de se rencontrer, parlant avec passion et humour de leur art.

Zeina Abirached place l’espace au cœur de son travail afin de le reconquérir, déplacement chorégraphique pour éviter les snipers. Certains éléments récurrents, comme la tenture, évoquent le passé « normal ». Pour elle, le dessin est une forme d’écriture, elle a évacué la couleur, ne sachant pas dessiner il fallait qu’elle aille à l’essentiel, elle explique que le noir et blanc offre davantage de possibilités par rapport au son notamment.

Edmond Baudoin : « on fait avec nos possibilités, face à notre impuissance, il n’y a personne pour nous corriger, à la différence de l’écriture ». Il dessine debout, a besoin de sentir son corps. Avant de dessiner un arbre, par exemple, il se met corporellement en condition, il doit le sentir en lui. Illustrant son propos, il joint l’acte à la parole. On apporte un tableau blanc, il sort sa trousse pleine de crayons, fusains ; nous assistons à une performance : Edmond face à la feuille blanche, silence, la main s’élance, se retire, Edmond avance, recule, s’accroupit, se contorsionne, le corps tortueux d’un olivier prend forme. Il termine en disant « la création, c’est entrer dans un état d’imbécilité, les gens bien disent “on lâche” ».

Roseline Combroux

L’album photos de Virginia Woolf

Dans sa conférence Initiales  : signer le nom sous-titrée Le nom du mort, Adèle Cassigneul dit  : « Woolf écrit sa vie avec les fantômes des morts », elle parle d’une « projection dans le vivant à l’adresse des survivants ». La conférence mise en ligne étant saturée de notes et de références, j’ai rapidement dévié, avant même d’avoir attentivement lu l’ensemble de l’article, vers le lien avec le Monk’s House Album, album de photographie que Virginia avait composé avec son mari Léonard. Ces images m’ont fascinée, me faisant oublier la teneur de la conférence, et je me permets de vagabonder durant quelques lignes

Album consultable en ligne :
http://lib.harvard.edu/ puis chercher “Monk’s House Album”

Vignette 1
Les vieilles photos en noir et blanc

Ces vieilles photos en noir et blanc nous font signe d’un monde à la fois tout à fait évanoui et tout à fait protégé. Personne ne viendra froisser le col clair de cette jeune-fille, ni déranger le canotier de cet homme sur sa chaise pliante en toile rayée, cet homme capturé par l’image, plongé dans la lecture de son journal. Il gardera la tête inclinée, éternellement.

Dans les films comportant des flash-back, le passé est parfois montré en noir et blanc. Ainsi le spectateur se repère aisément entre présent et passé, le découpage est clair. Manquent les interstices.

Qu’en est-il de l’identité structurée, agrégée avec le temps, les expériences, la vie vraie, celle qui déchire les cadres, tache les cols clairs et fait souffler le vent qui emporte le canotier et froisse les pages du journal de l’homme à la tête inclinée ? Cet homme-là a-t-il identité avec ce jeune garçon aux cheveux clairs, mi-longs et gracieusement ondulés, vêtu d’un petit costume de velours ? Le pantalon est mi-court et laisse apparaître des chaussettes un peu tire-bouchonnées sur des souliers vernis. L’enfant est debout, peut-être un peu intimidé, la main gauche solennellement posée sur un gros livre.

La jeune-fille au col clair, est-elle bien devenue cette dame aux cheveux blancs, au visage fatigué, presque absente à elle-même, les mains abandonnées ? Elle est assise devant une profusion de fleurs qu’elle ne regarde pas. Quelles correspondances entre elle et la jeune-fille à la vitalité irradiante ? Les pommettes hautes, la structure du visage, les os. Dans les os réside l’âme, pensaient certaines peuplades. Entre autres, selon la croyance populaire serbe, l’âme est vivante tant que les os existent.

Vignette 2
L’espace entre les clichés

Si, selon Derrida, la photographie est « une machine à faire parler », dans l’album de Virginia, délesté de tant d’images, les vides auront été également moteurs, pour moi. En découvrant l’album en ligne, c’est d’abord l’importance des vides qui m’aura attirée.

Dans l’album, ce qui impressionne, c’est la quantité de places vides, comme des manques ou des absences, ou encore des disparus. C’est aussi ce qui en fait la force, et même la beauté, c’est ce qui m’a donné envie de m’y attarder. J’ai laissé mon regard errer, sans focaliser sur les images, comme déambulant dans une très grande maison où seulement quelques pièces seraient meublées et habitées.

Et laissant divaguer mon esprit, je pense  : c’est tellement plus vrai qu’un album classique, quel qu’en soit le thème – voyages, famille, enfance, fêtes – où toutes les cases sont remplies. C’est ainsi qu’on devrait construire les albums souvenirs. Il y aurait beaucoup de cases vides car, d’une photo à l’autre, il faut de la place. La vie d’une photo qui représente un instant disparu ne peut se déployer que si on laisse de l’espace, donc du temps à celui qui la regarde. Un espace pour – non pas faire revivre – mais déployer ces  instantanés. Et puis, d’une photo à l’autre, il y a de l’oubli, et l’oubli est nécessaire.

Ainsi, en regardant l’album de V W (comme elle se désigne elle-même en dessous des rares clichés qui la représentent), on peut peut-être penser aux fantômes et aux disparus, mais au moment où je le découvre, je le reçois plutôt comme une beauté  : beauté du noir et blanc et de l’argentique, et beauté de la mise en page par l’apparition (dont je ne connais pas la genèse) de tous ces cadres vides.

Claude Campa

Photo

Photo jaunie

Ce qui me saute aux yeux, en regardant ce cliché jauni, c’est cet endimanchement pour paraître sous son meilleur jour. Les bottines cirées, bien lacées, des enfants. Les cols blancs, les ceintures à ruban. La gravité des visages, chez ces paysannes, ici posées, reposées. Nulle trace des durs travaux. Elles attestent de leur bien-être, de leur bien-vivre, pour rassurer l’époux de l’une d’elles, l’homme soigné ailleurs, très loin, après ses blessures de guerre.

Je retrouve un spectre olfactif de ma toute petite enfance, les odeurs, celles de la grande armoire chez ma grand-mère  : les effluves de naphtaline m’écœurant un peu  ; ou bien celle de l’orange piquée de clous de girofle  ; les odeurs de pattemouille du fer à repasser. Ces dames, en tenue de cérémonie, avaient dû se parfumer à l’eau de Cologne. Les petites filles lavées, shampouinées au savon Cadum. Odeurs de cheveux, odeurs d’enfance, de légère transpiration dans le cou.

Je lis dans son regard — celui de Lucienne, la plus grande des fillettes — l’inquiétude, la curiosité, l’interrogation de la petite fille devant cet appareil bizarre qu’elle découvre sûrement pour la première fois. Je lis aussi son impatience  : que cela finisse au plus vite devait-elle se dire. Denise, la petite sœur, est sage clouée par la surprise, elle reste bouche bée.

LAPAGE : Image et autobiographie
Sommaire

Éditorial 2
Territoires autobiographiques Récits-en-images de soi 3
Carnet de notes de Roseline Combroux...3 - Claude Campa feuillette l’album de Virginia Woolf...4 -
... Et d’autres 23
Christian Bobin...23 - Michel Leiris...24 - Apulée : autodéfense en autoportrait...25
Mise à nu par Dany Orler 27
Visage de l’invisible. Collégiens et lycéens en autoportrait par Franck Castany 29
L’autoportrait par Françoise Figus 33
Helene Schjerfbeck et ses autoportraits par Roseline Combroux 37
Nos histoires cousues par Roseline Combroux 40

Anton van Dyck - Autoportrait (détail) (Wikimedia commons).

Atelier Élan des Mots
MPAPA
http://wikifiction.fr
http://autobiographie.sitapa.org
ISBN : 979-10-92936-02-5
9 €